Montpellier veut sortir de la colonie numérique.

15 octobre 2026

Le 13 octobre, la Métropole de Montpellier a voté à l’unanimité un plan pour se libérer de Microsoft et des géants américains du numérique. Une bonne nouvelle pour une ville, et une question pour nous, graphistes, étudiants et créatifs : nos outils de travail sont-ils vraiment à nous ?

En bref

  • Montpellier veut ne plus dépendre des logiciels américains d’ici 2030 : près de 600 logiciels à remplacer, une facture Microsoft de 1,8 million d’euros.
  • La même dépendance existe dans nos ateliers créatifs, avec des abonnements, des fichiers et des comptes hébergés ailleurs.
  • Des alternatives libres existent, certaines mûres depuis vingt ans, d’autres toutes neuves comme ArtCraft, que j’ai testée.

Ce que Montpellier vient de voter

Le projet s’appelle la Trajectoire de souveraineté numérique. Porté par le maire et président de la Métropole, Michaël Delafosse, et par l’élu au numérique, Manu Reynaud, il a été adopté à l’unanimité par le conseil métropolitain le mardi 13 octobre 2026, rapporte France 3 Occitanie. L’objectif : reprendre la main sur les outils numériques de la ville et de la Métropole d’ici 2030.

Les chiffres donnent le vertige. Selon Manu Reynaud, les licences Microsoft coûtent 1,8 million d’euros à la ville et à la Métropole, avec une hausse de 15 à 40 % à chaque renouvellement, tous les trois ans. Au total, près de 600 logiciels sont à remplacer en deux ans, et la Métropole veut créer un opérateur public avec les structures du territoire, comme la TAM ou la Régie des eaux. Montpellier n’est pas seule : la ville avance avec Bordeaux, Nantes et d’autres collectivités dans le programme Tie Break. Lyon avait ouvert la voie en juin 2025 en annonçant son passage à des outils bureautiques libres et à Linux.

La phrase de Manu Reynaud qui résume le mieux l’esprit du projet : « Il ne s’agit pas d’être pour ou contre une multinationale américaine, il s’agit de ne plus en être dépendant. »


Le jour où un juge a perdu sa carte bancaire

Pour expliquer l’urgence, Manu Reynaud a cité devant les élus le cas de Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale. En 2025, pour avoir approuvé un mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien, il a été placé personnellement sous sanctions par le Trésor américain. Du jour au lendemain, les entreprises américaines ont cessé de le servir : plus de carte bancaire Visa ou Mastercard, plus de messagerie, plus d’accès à ses fichiers en ligne. L’élu montpelliérain parle d’un kill switch, une « mort civile dans le numérique ».

C’est un cas extrême, et il touche une seule personne. Il montre pourtant quelque chose de simple : un service qu’on loue peut se couper. Ce qu’on possède, on le garde.

Et dans nos ateliers ?

Je suis graphiste depuis une quinzaine d’années, en agence en France puis au Mexique, aujourd’hui dans le public. Toute ma vie professionnelle s’est faite sur les mêmes logiciels, ceux d’un seul éditeur américain, payés au mois. Mes fichiers dorment dans des formats qui lui appartiennent, une partie de mes polices et de mes bibliothèques vit dans son nuage, et le jour où l’abonnement s’arrête, l’atelier ferme. On s’y habitue comme au ronronnement du frigo : on ne l’entend plus, jusqu’au jour où il se tait.

Pour un étudiant, la question est encore plus concrète : apprendre un métier sur des outils qu’il faudra louer toute sa vie, c’est commencer sa carrière avec une dépense fixe. Un logiciel libre renverse la logique : il est souvent gratuit, son code est public, et même si l’équipe qui le fait s’arrête un jour, le logiciel continue d’exister, parce que d’autres peuvent le reprendre.

Le lanceur ArtCraft : PhotoCraft, VectorCraft, FilmCraft, EffectCraft et PdfCraft installés, d'autres applis prêtes à installer
Le lanceur d’ArtCraft sur mon ordinateur, octobre 2026.

J’ai testé ArtCraft

ArtCraft est une suite de logiciels créatifs gratuits et open source, sortie début octobre 2026. Un lanceur installe des applis qui reprennent, une à une, les grands usages de la suite Adobe : PhotoCraft pour la retouche, VectorCraft pour l’illustration vectorielle, FilmCraft pour le montage, EffectCraft pour le motion design, PdfCraft pour les PDF, et d’autres pour la mise en page, la photo ou le texte.

J’ai installé PhotoCraft, VectorCraft, FilmCraft, EffectCraft et PdfCraft sur mon ordinateur. Première surprise : PdfCraft ouvre mes PDF bien plus vite qu’Acrobat, sans ramer. Ensuite, on se sent vite chez soi : les interfaces reprennent les repères des logiciels Adobe, et j’y ai retrouvé l’essentiel des fonctions que j’utilise au quotidien. Pour des étudiants, ou pour des pros qui veulent un plan B, c’est une vraie alternative à surveiller de près.

PdfCraft ouvert sur un manuel PDF de 207 pages : la liste des outils à gauche, la page de couverture au centre, les vignettes des pages à droite
PdfCraft ouvre sans ramer un manuel de 207 pages. Ce manuel-là, on en reparle bientôt dans le Journal.

Je dois aussi être honnête sur ce que c’est. Les applis sont en version 0.x, donc très jeunes, et leurs auteurs le disent eux-mêmes. Selon tbreak, son fondateur, Brandon Thomas, les a écrites avec l’aide d’une IA, Claude, et le projet se finance en vendant l’accès à des outils d’IA optionnels. L’équipe est américaine, comme l’éditeur qu’elle concurrence. La différence est dans la licence : le code est publié sur GitHub sous licences MIT et Apache, très permissives, ce qui veut dire que personne ne peut le reprendre aux utilisateurs.

Petite parenthèse : je construis moi-même des applications avec l’aide de l’IA. Je sais donc à quel point cette façon de faire va vite, et à quel point un logiciel neuf a besoin de temps, d’utilisateurs et de retours pour devenir solide. Pour un projet client avec une échéance, je garderais encore un filet de sécurité. Pour apprendre, explorer, ouvrir un PDF ou retoucher une image, je ne vois pas de raison d’attendre.

Les libres qui ont fait leurs preuves

ArtCraft fait parler d’elle parce qu’elle est neuve. D’autres logiciels libres travaillent en silence depuis des années, avec des communautés immenses, et méritent qu’on les essaie :

  • Krita pour la peinture et l’illustration numérique ;
  • Inkscape pour le dessin vectoriel ;
  • GIMP pour la retouche d’image ;
  • darktable pour le développement photo ;
  • Kdenlive pour le montage vidéo ;
  • Blender pour la 3D et l’animation ;
  • Scribus pour la mise en page ;
  • LibreOffice pour les textes, tableaux et présentations.

Pour en trouver d’autres, l’annuaire français Framalibre recense des centaines de logiciels libres, classés par usage.


Linux, la marche suivante

Changer de logiciels, c’est la première marche. La suivante, c’est le système lui-même : Windows et macOS sont américains aussi. Une distribution Linux comme Ubuntu ou Linux Mint s’installe gratuitement et fait tourner la plupart des logiciels cités plus haut.

Des institutions entières ont déjà sauté le pas. La Gendarmerie nationale fait tourner ses postes sous une version maison d’Ubuntu depuis la fin des années 2000, et annonçait déjà, à l’époque, 70 % d’économies sur ses logiciels. En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein bascule environ 30 000 postes de son administration vers LibreOffice et Linux.

De mon côté, je n’y suis pas encore : je travaille sous Windows, et j’écris cet article avec l’aide d’une IA américaine. Je ne me présente pas en exemple. Je fais un pas, puis un autre, et Linux est le prochain sur ma liste.

Par où commencer, ce soir

  1. Remplacez un seul logiciel. Celui qui vous agace le plus, ou celui que vous ouvrez le plus souvent : un lecteur de PDF, par exemple.
  2. Refaites un vrai projet avec. Une affiche, une retouche, un petit montage : c’est en travaillant qu’on voit ce qui manque, et ce qui ne manque pas.
  3. Essayez Linux sans rien installer. Ubuntu se lance depuis une simple clé USB, sans toucher à votre ordinateur : de quoi faire le tour en une soirée.

Une ville vient de décider qu’elle voulait rester maîtresse de ses choix. On peut faire pareil, à l’échelle d’un bureau, d’une école ou d’un atelier.


Pour continuer dans le Journal : ceux qui prennent soin de la fête, à Montpellier et ailleurs, et les mains occupées, ou dessiner la musique en points.

Cet article est écrit sur mon temps libre. S’il vous a plu, vous pouvez m’offrir un café sur Ko-fi, sans aucune obligation.

Restons en contact

Une lettre par mois : ce que je lis, ce que je vérifie, ce que je construis.

Une newsletter par mois, pas de spam, désinscription en un clic.

Image d'ouverture réalisée avec l'aide de l'IA (Gemini) ; captures d'écran d'ArtCraft : mes propres tests, octobre 2026. Aucun lien commercial avec les logiciels cités.

Les 9 sources de cet articlePresse régionale et spécialisée, pages officielles des projets
  • Isabelle Bris, France 3 Occitanie, « Cette grande métropole française veut s'émanciper de Microsoft et des géants américains pour "éviter de devenir une colonie numérique" », 14 octobre 2026. france3-regions.franceinfo.fr
  • Programme Tie Break (Trajectoire d'indépendance numérique européenne). interconnectes.com
  • Next, « Sanctions US : un juge de la CPI n'a plus accès aux services numériques américains ». next.ink
  • ArtCraft, site officiel et dépôt du code (licences MIT et Apache 2.0). getartcraft.com ; github.com/storytold/artcraft
  • Techaeris, « ArtCraft Launches 7 Open-Source Creative Apps », 7 octobre 2026. techaeris.com
  • tbreak, « ArtCraft: Free Open Source Adobe Alternatives Built With AI » (fondateur, IA, financement). tbreak.com
  • The Register, « French city of Lyon ditching Microsoft for open source office and collab tools », 26 juin 2025. theregister.com
  • LinuxFr.org, « Le logiciel libre en gendarmerie : 70 % d'économie ». linuxfr.org
  • OSTechNix, « German State Schleswig-Holstein Migrates 30,000 PCs To LibreOffice ». ostechnix.com

Dans la même veine

Atypography : des lettres qui se cachent pour mieux se faire lire

Atypography : des lettres qui se cachent pour mieux se faire lire

Des barres, des carrés, des points. On croit voir un motif, une texture, un code-barres. Et pourtant, chaque image contient un mot, lisible par n’importe qui, à condition de prendre son temps. C’est le pari d’Atypography, un mouvement artistique venu de Serbie, qui me parle beaucoup.

lire plus
Les mains occupées

Les mains occupées

Un point par battement, la densité pour l’intensité, la page comme trace d’un moment. Une façon de dessiner la musique que je pratique depuis le lycée, et que vous pouvez essayer ce soir avec un stylo et n’importe quel morceau.

lire plus

0 commentaires