Un point par battement, la densité pour l’intensité, la page comme trace d’un moment. Une façon de dessiner la musique que je pratique depuis le lycée, et que vous pouvez essayer ce soir avec un stylo et n’importe quel morceau.
En bref
- La règle tient en trois lignes : un stylo, un morceau, un point à chaque battement que vous sentez ; plus c’est intense, plus les points se serrent.
- Une façon d’être là, les mains occupées, pendant que la musique passe ; aucune technique de dessin à connaître.
- Une étude de 2009 montre que gribouiller aide à rester attentif à ce qu’on écoute ; le reste, je le tiens de mes carnets.
Un point par battement
Posez un carnet sur la table, prenez un stylo, lancez un morceau. Dès que vous sentez le flow, le beat, le tempo, la mélodie, faites un point, en rythme. Pas un dessin, pas une forme : un point. Exemple : quand le morceau monte, les points se rapprochent ; quand il respire, ils s’espacent. Quand une nappe s’étire, la main dérive un peu sur la page ; quand un kick revient, elle se cale. Vous ne regardez pas vraiment la feuille. Vous écoutez, et la main suit, puis freestyle sur les échappées mélodiques selon votre feeling.

À la fin du morceau, vous avez une page couverte d’un nuage de points. Vu de loin, c’est une forme : une pente, un amas, une traînée. Vu de près, c’est du temps : chaque point est un instant où vous étiez là. Si vous notez la date en haut de la page, avec le nom du morceau en marge, le carnet devient une représentation de la musique et de l’instant présent, sans phrases.
C’est tout. Il n’y a rien à réussir. Une page ratée n’existe pas, puisque la page ne représente rien d’autre que le fait d’avoir écouté.
D’où ça vient
La première fois, c’était dans les marges d’un cahier, en cours d’histoire-géo. Je n’avais pas de musique ; j’avais le rythme de la voix du prof, le tic-tac de la salle, et un stylo qui ne voulait pas rester immobile. Les marges se sont remplies de points, puis les points ont trouvé la musique, et ils ne l’ont plus quittée. Vingt ans plus tard, les pages de mon carnet portent des nuages dessinés sur Jon Hopkins, Kelly Lee Owens, Moderat, etc. avec l’heure et la date, comme des relevés météo.
Ce qui m’a aidé à comprendre ce que je faisais, c’est de croiser deux choses que je connaissais déjà par le design. Le pointillisme, d’abord : Seurat et ses amis ont montré, à la fin du XIXe siècle, qu’une image peut être faite de milliers de touches séparées, et que c’est l’œil du spectateur qui les assemble. Mes points gardent de cette idée une seule chose : la densité produit une sensation, même sans image.
Les partitions graphiques, ensuite. Entre 1963 et 1967, le compositeur Cornelius Cardew a écrit Treatise, une partition de 193 pages faite de lignes, de cercles et de formes, sans une seule consigne d’interprétation : chaque musicien décide comment la lire. Mes pages de points font le trajet inverse. Au lieu d’un dessin qui attend d’être joué, c’est une musique qui a déjà été entendue et qui laisse une trace. Mais l’esprit est le même : une forme ouverte, que chacun lit avec ce qu’il est.
Petite digression qui m’amuse : j’ai aussi photographié un soir mon réveil plusieurs fois, de 21 h 58 à 22 h 15. Sept photos presque identiques, où seuls les chiffres changent. Une mise en abyme :). C’est la même idée sans stylo : fixer des instants, et regarder ce que ça fait quand on les met côte à côte. Le temps, posé sur une table, devient presque une matière qu’on peut toucher ou en tout cas observer.

Ce que la science en dit, prudemment
Je ne vais pas vous vendre des neurones. Une étude existe, et elle est modeste, ce qui me la rend sympathique. En 2009, la psychologue Jackie Andrade, de l’université de Plymouth, a fait écouter à quarante personnes un message téléphonique volontairement ennuyeux de deux minutes et demie, plein de noms de gens et de lieux. La moitié devait, pendant ce temps, noircir des formes sur une feuille, sans se soucier du résultat. Personne ne savait que la mémoire serait testée ensuite. Les gens qui avaient gribouillé se souvenaient de 29 % d’informations en plus que les autres.
L’explication proposée par l’autrice est simple : une petite tâche manuelle suffit peut-être à empêcher l’esprit de partir ailleurs, sans gêner la tâche principale. Les mains occupées, la tête disponible. Rien là-dedans ne prouve que dessiner des points sur de la musique soigne quoi que ce soit. J’y vois un indice, et il me suffit : le geste et l’attention s’entendent bien. Pour le reste, j’ai mes carnets, et vous aurez les vôtres.
Les mains occupées, la tête qui repart
Je viens du design, et d’une période où j’ai dû me reconstruire, accompagné par des soignants. Construire une application avec l’aide de l’IA, apprendre, essayer, recommencer, a été ma thérapie par le faire, comme le dessin ou la sculpture : des mains occupées, une tête qui se remet en marche. Le reste se raconte mieux de vive voix.
Ce que je peux dire ici, c’est ce que les pages de points m’ont appris sur ce « faire ». Elles ne demandent aucun talent. Elles ne se comparent pas entre elles. Elles ne se ratent pas. Elles occupent exactement la part de l’esprit qui, sinon, tourne en rond, et laissent le reste écouter. Et elles laissent une trace : au bout d’un mois, on feuillette, et on voit des soirées, des morceaux, des densités différentes. Rien à interpréter, rien à juger ; juste la preuve qu’on était là, un soir, à écouter.
C’est aussi, en plus petit, ce que j’ai voulu mettre dans Limbra, l’application que je construis sur les addictions : noter sans se noter, observer sans se juger, laisser la trace faire son travail avec le temps. Les points du carnet sont venus avant ; l’application a hérité de leur règle.
Essayez ce soir
La règle du jeu, en trois lignes, à recopier sur un bout de papier :
- Un stylo, une page, un morceau que vous aimez. Rien d’autre sur la table.
- Un point à chaque battement que vous sentez. Serrez quand ça monte, espacez quand ça respire, freestyle quand ça s’envole.
- À la fin, la date et le titre dans un coin. Ne jugez pas la page ; tournez-la :).

Quelques exemples de variantes, pour quand la première page sera faite : deux couleurs pour deux instruments ; une page par morceau d’un album entier ; la même chanson un lundi et un vendredi, pour comparer les deux nuages ; ou la version sans musique, dans une salle d’attente, avec le bruit de la pièce comme métronome.
J’aimerais, un jour, proposer ça à des jeunes, dans une classe ou un atelier : une pratique qui ne demande qu’un stylo, qui ne se note pas, et qui apprend à écouter avec les mains. Si vous enseignez, si vous animez un lieu, si vous avez simplement essayé et que vous avez une page à montrer, écrivez-moi. Les pages de points des autres sont, de loin, ce que j’ai le plus envie de voir.
Pour continuer dans le Journal : Atypography, des lettres qui se cachent dans des carrés et des points, et ce que la science du bonheur tient vraiment.
Cet article est écrit sur mon temps libre. S’il vous a plu, vous pouvez m’offrir un café sur Ko-fi, sans aucune obligation.
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Image d'ouverture réalisée avec l'aide de l'IA (Gemini) ; pages du carnet et photos du réveil : les miennes, recadrées, texte des écrans flouté.
Les 5 sources de cet articleÉtude Andrade 2009 (communiqué et version auteur), fiche et analyse de Treatise, Smithsonian ; consultées en octobre 2026
- ScienceDaily, « Doodling Can Help Memory Recall », 5 mars 2009 : étude de Jackie Andrade (université de Plymouth, Applied Cognitive Psychology), 40 participants, message de 2 min 30, 29 % de rappel en plus chez les gribouilleurs. sciencedaily.com
- Jackie Andrade, « What does doodling do? », Applied Cognitive Psychology, 2009, version auteur (PDF), université de Plymouth. pure.plymouth.ac.uk (PDF)
- Wise Music Classical, fiche de l'œuvre Treatise de Cornelius Cardew. wisemusicclassical.com
- Socks Studio, « The Beauty of Indeterminacy: Graphic Scores from Treatise by Cornelius Cardew », 2015 : 193 pages, 1963-1967, aucune consigne d'interprétation. socks-studio.com
- Smithsonian Magazine, « 5 1/2 Examples of Experimental Music Notation » : partitions graphiques, dont Cage et Cardew. smithsonianmag.com





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