Le 10 octobre, à Montpellier, deux psychiatres ont parlé de kétamine, de stimulation magnétique et de psychédéliques. Notes d’un auditeur curieux, confrontées à ce que dit la littérature.
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Depuis quelques mois, je mène à titre personnel une recherche documentaire exploratoire sur les psychédéliques et notamment sur la kétamine, en échange avec des cliniciens : ce que la littérature établit, ce qu’elle suggère, ce qu’elle ne dit pas. Samedi 10 octobre, Futurapolis Santé, à l’Opéra Comédie de Montpellier, proposait une table ronde intitulée « Dépressions résistantes : de nouvelles approches pour en venir à bout ». Sur scène, Maud Rothärmel, maîtresse de conférences et praticienne hospitalière en psychiatrie (centre hospitalier du Rouvray, CHU de Rouen), et Racan Abidine, psychiatre au CHU de Toulouse ; à la modération, Olivier Hertel, journaliste santé au Point. J’y suis allé pour écouter des praticiens.
Une précaution : ce texte rapporte ce que j’ai compris, recoupé avec mes notes et des transcriptions. Des erreurs restent possibles ; si vous en voyez, écrivez-moi svp !

Entendu sur scène
Ce qui a été dit
Une dépression résistante est un épisode qui ne répond pas à des traitements antidépresseurs bien conduits. Les deux intervenants ont insisté sur un point : résistante ne veut pas dire incurable ; cela veut dire qu’il faut d’autres outils. Ces outils, ils les rangent sous le mot neuromodulation : stimulation magnétique transcrânienne, stimulation électrique, et désormais la kétamine et son dérivé l’eskétamine, décrits comme des traitements qui modifient la connectivité du cerveau.
Ils ont décrit ce que leurs patients rapportent pendant une séance : un apaisement rapide, un relâchement, un effet sur la douleur, puis des perceptions modifiées, le temps, les couleurs, les sons, et parfois l’impression d’être à côté de soi ou dans une réalité un peu différente. Tout cela se passe à l’hôpital, sous surveillance. Chez certains patients, a ajouté le psychiatre toulousain, quelque chose de l’ordre d’une révélation se prolonge après la séance, et ils y travaillent ensuite. Ils ont aussi insisté sur un effet très rapide sur les idées suicidaires.
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Sur l’efficacité, le chiffre avancé sur scène est de l’ordre de 30 à 50 % en dépression résistante, jugé inférieur à celui de l’électroconvulsivothérapie. La stimulation magnétique, ont-ils précisé, est mieux tolérée que l’électroconvulsivothérapie, mais moins efficace dans les dépressions sévères. Ils ont aussi parlé des psychédéliques, psilocybine en tête : en France, uniquement dans le cadre d’essais cliniques, en milieu médical et avec un accompagnement psychothérapeutique ; et d’un effet qui pourrait durer jusqu’à trois mois. Le psychiatre toulousain a mis en garde contre les produits achetés en ligne et les « cures chamaniques ».
Le reste de la table ronde a porté sur l’accès : forte inégalité entre territoires, produit coûteux sans financement dédié en psychiatrie, hôpitaux qui choisissent de ne pas le référencer, personnes âgées exclues des essais alors qu’elles sont celles qui meurent le plus de la dépression. Les deux psychiatres ont contesté la restriction de la Haute Autorité de santé, qui limite la prise en charge de l’eskétamine aux moins de 65 ans.

Dans la littérature
Ce qui est établi, ce qui ne l’est pas
ABC Comment lire les pastilles ?
- ASolide. Étude publiée après relecture par d’autres chercheurs, ou essai clinique enregistré.
- BÀ prendre avec recul. Avis d’une autorité de santé, rapport, presse scientifique, ou étude pas encore relue.
- CTémoignage. Ce que quelqu’un a dit ou vécu : précieux, mais ça ne suffit pas à prouver.
Dans le texte, survolez ou touchez une pastille pour retrouver ce rappel.
Une parole de clinicien en conférence est un témoignage, pas une preuve. Je l’ai donc confrontée à ce que je peux lire. Chaque source porte une pastille A, B ou C selon sa solidité ; la liste complète est en fin d’article.
La comparaison avec l’électroconvulsivothérapie dépend de la population : chez des patients hospitalisés, la kétamine fait moins bien (essai KetECT, 2022 ; méta-analyse Petrucci, 2024 ; A) ; chez des patients ambulatoires sans symptômes psychotiques, elle n’est pas inférieure (essai ELEKT-D, 2023 ; A). Les 30 à 50 % sont un ordre de grandeur compatible avec ces essais, selon qu’on compte les réponses ou les rémissions.
Pour la kétamine, l’effet rapide sur les idées suicidaires est bien documenté : une méta-analyse sur données individuelles le trouve dès le premier jour et jusqu’à une semaine (Wilkinson, 2018 ; A). Pour l’eskétamine, c’est plus nuancé : dans les deux essais menés chez ces patients, les symptômes dépressifs baissent vite, mais la mesure propre au risque suicidaire ne se distingue pas nettement du placebo, sauf chez les personnes ayant déjà fait une tentative (Canuso, 2021 ; A).
Sur la stimulation magnétique, les méta-analyses confirment les intervenants : l’électroconvulsivothérapie obtient plus de réponses et de rémissions, surtout dans les dépressions avec symptômes psychotiques ; hors de ces formes, l’écart se réduit nettement (Ren, 2014 ; Mutz, 2019 ; A).
La restriction de la HAS est réelle : avis de juillet 2024, prise en charge limitée aux adultes de moins de 65 ans, parce que l’essai mené chez les 65 ans et plus n’a pas atteint son critère principal (B pour l’avis, A pour l’essai). La contestation des intervenants est une opinion clinique, pas encore documentée par un essai positif.
L’effet de la psilocybine « jusqu’à trois mois » n’est pas établi en dépression résistante : le principal essai contrôlé montre un effet à trois semaines, non soutenu à douze (Goodwin, 2022 ; A). Une autre affirmation, la vulnérabilité au stress liée au transporteur de la sérotonine, présentée comme prouvée, a été contredite par de grandes études et méta-analyses depuis 2009 (A).
Et ce qui m’intéresse le plus n’a pas été dit : comment ce vécu de séance est recueilli. Sur scène, il est écouté, il n’est pas mesuré ; aucune échelle, aucun moment de recueil, aucune distinction entre être à côté de soi et trouver le monde irréel. C’est exactement le manque que je vois dans la littérature. Les études qualitatives récentes décrivent les mêmes choses que les deux psychiatres, l’apaisement d’abord, la distance à la souffrance, la dérive du temps (Olivola, 2026 ; A), et une étude sur l’alcool suggère que la qualité de l’expérience pèse sur la suite plus que son intensité cotée (Rothberg, 2020 ; A, analyse secondaire). Suggère, pas établit.

Hors de l’hôpital, une autre histoire
La table ronde a parlé de kétamine à l’hôpital. Elle circule aussi ailleurs, et c’est un angle qu’il faut regarder en face, sans caricature.
La même molécule ne fait pas courir les mêmes risques selon le cadre. En 2023, l’Agence du médicament (ANSM) a alerté sur la hausse des usages, médicaux et non médicaux, et sur des atteintes graves de la vessie, des reins et du foie après un usage prolongé ou répété (ANSM, 2023 ; B). Chez les usagers réguliers hors cadre médical, la littérature décrit des cystites sévères, parfois irréversibles (Castellani, 2020 ; A, revue systématique). À l’inverse, dans les essais thérapeutiques, une revue récente ne trouve pas de signal net d’atteinte urinaire, tout en soulignant le manque de données à long terme (Kerr-Gaffney, 2025 ; A).
Côté santé mentale, une étude suivie sur un an chez des usagers non médicaux fréquents trouve, chez ceux qui consomment le plus, des troubles de la mémoire, davantage d’idées délirantes et des scores de dépression en hausse (Morgan, 2010 ; A). Autrement dit, chercher à soigner seul une dépression avec ce produit peut l’aggraver.
Il y a aussi le marché parallèle : un produit acheté hors de tout circuit contrôlé, dont on ne connaît ni la composition ni la concentration. Les analyses du dispositif SINTES de l’Observatoire français des drogues et des tendances trouvent surtout de la kétamine très pure, ce qui expose aux intoxications aiguës, et signalent des produits vendus pour autre chose (OFDT, 2025 ; B). S’y ajoutent l’illégalité, le secret, la peur d’en parler à son médecin. C’est une impression, pas une donnée : cet isolement n’aide personne, et il peut nourrir une méfiance qui s’ajoute aux effets décrits plus haut.
Enfin, le regard. La kétamine traîne une image de drogue de fête, et j’ai le sentiment que beaucoup de soignants restent prudents à l’idée de proposer autre chose qu’un antidépresseur de plus. Cette prudence se comprend : le produit est coûteux, l’accès est inégal, les résultats ne sont pas magiques. Je me demande seulement si, faute d’accès encadré, certaines personnes ne sont pas tentées de chercher ailleurs. La réponse n’est ni la diabolisation ni l’enthousiasme : c’est l’accès, à l’hôpital, avec un suivi.
Si vous traversez une dépression qui ne cède pas, la bonne porte reste un médecin ou un psychiatre, qui peut orienter vers un centre expert dépression résistante, comme ceux du réseau de la Fondation FondaMental. Ces traitements existent ; ils se font à l’hôpital.
Et du côté des addictions ?
Dans le public, j’ai demandé s’il y avait des perspectives du côté des addictions. Réponse à deux voix. Un professeur d’addictologie de Montpellier travaille sur les psychédéliques dans les addictions, avec des études en cours. La stimulation magnétique a été autorisée aux États-Unis pour l’aide au sevrage tabagique, et une équipe toulousaine travaille sur le craving. Et Krupitsky, psychiatre russe, a étudié pendant dix ans la kétamine associée à une psychothérapie dans la dépendance à l’alcool ; ses travaux existent bien, un essai contrôlé non randomisé puis des essais randomisés (B et A), repris depuis par des équipes américaines et britanniques.
Mon intuition se confirme donc sur trois points. Ces traitements sont une option clinique sérieuse, pratiquée à l’hôpital, et non une idée marginale. Le vécu de la séance compte pour les cliniciens eux-mêmes, et personne ne le mesure vraiment. Et la piste des addictions existe, sous protocole de recherche. Rien de tout cela n’est une solution miracle, le psychiatre toulousain l’a dit lui-même : un outil de plus, à explorer avec rigueur.
Pour finir : je suis aussi en train de travailler sur Limbra, une app gratuite sur la gestion des addictions et suivi de consommation, construite avec des retours de soignants. Si ça vous intéresse, n’hésitez pas à me solliciter ! 😊
Ce travail de lecture et de vérification est fait sur mon temps libre. S’il vous a été utile, vous pouvez m’offrir un café sur Ko-fi, si c’est possible pour vous 😊
Dans la même série : Bonheur : ce qui tient vraiment · Kétamine, l’Amérique pressée · Manger, dormir, bouger : des alliés du soin
Illustrations réalisées avec l’aide de l’IA (Gemini).
Merci à Noémie, dont les notes m’ont permis de recouper les miennes.
Les 21 sources de cet articleÉtudes, avis et rapports, chacun avec son niveau de preuve
- Ekstrand J. et al., 2022, essai KetECT, International Journal of Neuropsychopharmacology. doi.org/10.1093/ijnp/pyab088 A
- Anand A. et al., 2023, essai ELEKT-D, New England Journal of Medicine. doi.org/10.1056/NEJMoa2302399 A
- Petrucci et al., 2024, méta-analyse, Psychiatry Research. doi.org/10.1016/j.psychres.2024.115994 A
- HAS, Commission de la transparence, avis Spravato (eskétamine), 17 juillet 2024. www.has-sante.fr/upload/docs/evamed/CT-20784_SPRAVATO_PIC_RE… B
- Ochs-Ross R. et al., 2020, essai TRANSFORM-3, American Journal of Geriatric Psychiatry. doi.org/10.1016/j.jagp.2019.10.008 A
- Goodwin G. M. et al., 2022, New England Journal of Medicine. doi.org/10.1056/NEJMoa2206443 A
- Border R. et al., 2019, American Journal of Psychiatry. doi.org/10.1176/appi.ajp.2018.18070881 A
- Olivola M. et al., 2026, Brain Sciences. doi.org/10.3390/brainsci16020196 A
- Rothberg R. L. et al., 2020, Journal of Psychopharmacology. doi.org/10.1177/0269881120970879 A
- Krupitsky E. et Grinenko A., 1997, Journal of Psychoactive Drugs. doi.org/10.1080/02791072.1997.10400185 B
- Krupitsky E. et al., 2002, Journal of Substance Abuse Treatment. doi.org/10.1016/s0740-5472(02)00275-1 A
- ANSM, 30 août 2023, « Kétamine : une utilisation prolongée entraîne des atteintes graves hépatiques et uro-néphrologiques ». ansm.sante.fr/informations-de-securite/ketamine-une-utilisat… B
- Castellani D. et al., 2020, revue systématique, Neurourology and Urodynamics. doi.org/10.1002/nau.24341 A
- Kerr-Gaffney J. et al., 2025, revue systématique, Journal of Psychopharmacology. doi.org/10.1177/02698811251350267 A
- Morgan C. J. A. et al., 2010, Addiction. doi.org/10.1111/j.1360-0443.2009.02761.x A
- OFDT, Point SINTES n° 11, bilan 2024-2025. www.ofdt.fr/sites/ofdt/files/2026-07/point_sintes_11_bilan_2… B
- Wilkinson S. T. et al., 2018, méta-analyse sur données individuelles, American Journal of Psychiatry. doi.org/10.1176/appi.ajp.2017.17040472 A
- Canuso C. M. et al., 2021, essais ASPIRE, analyse groupée, Journal of Clinical Psychopharmacology. doi.org/10.1097/JCP.0000000000001465 A
- Ren J. et al., 2014, méta-analyse, Progress in Neuro-Psychopharmacology and Biological Psychiatry. doi.org/10.1016/j.pnpbp.2014.02.004 A
- Mutz J. et al., 2019, méta-analyse en réseau, BMJ. doi.org/10.1136/bmj.l1079 A
- Fondation FondaMental, réseau des centres experts dépression résistante. www.fondation-fondamental.org B





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